Tiens. Jean-Claude est là. Encore. Il dort recroquevillé sur le premier banc à gauche du quai de la station Place de Clichy. Voilà deux fois que j'ai envie de lui adresser la parole. Un clochard sans âge. Une baraque avec une gueule étrange posée sur un large menton. Il doit avoir un pied-beau. Il a toujours des bandages autour des pieds. Il est assez classe Jean-Claude. Je l'appelle Jean-Claude en référence à un sans domicile fixe sympa aux reflets de clown triste, qui traînait à Provins pendant mes années lycée. Mais lui, je ne sais pas comment il s'appelle. Voilà bien quatre ans que je le croise et le reconnais, sans jamais lui avoir parlé. Comme la jeunette, blonde, avec un chien. Elle je l'appelle Mathilde. Je lui ai déjà parlé mais de banalités. Je ne sais pas plus son nom. Tout juste qu'elle fait parfois la manche à la station Place de Clichy et qu'elle a un joli sourire. Il est assez classe Jean-Claude hors mis les charentaises maintenues avec de la gaze, il a un look seventies des plus authentiques.
Le décor du soir est planté. On attend tous un improbable métro. Car sur la ligne 13 résonnent sans cesse ces messages de détresse annonçant un accident de personne, problème technique, une absence de rails, ralentissant le trafic en direction de. Alors on attend, fébriles, que les Dieux entendent nos prières. Dans cette torpeur, je rêvasse et laisse flotter mon regard sur le quai d'en face.
Les trognes ! Rhooo les lascars toi ! Une Carmen Crue, non ! Plus subtile, une Dominique Lavanant de 2032, en pardessus râpé, flanqué d'un hidalgo croisé sharpey à sa droite et d'un Père Noël à la diète portant le bonnet du commandant Cousteau pour tenter de tromper les odeurs de marée qui le suivent et d'un jeune mec joufflu, en survêt, sifflotant à tout va avec une bière à la main. Joli tableau de famille... La brochette m'apparaît comme un tableau vivant, une pièce de théâtre, du mime ! Et j'en ai rit ! Ils m'ont fait rire avec leurs improbables trognes de trolls. Ils sont ensembles, la plupart des voyageurs les connaissent et leurs élans de voix rocailleuses, gouailleuses ne peuvent que pousser à rire !
Plus tard, dans la rame de métro. Au démarrage. Une fille brune avec des bottes d'équitation sur un jean noir et un chapeau en feutre pourpre avec une broche années 30 en strass, a eu un hoquet de stupeur derrière mon épaule. Je l'ai ensuite entendu souffler à l'oreille d'un homme plus âgé, sans doute son père, qu'elle avait vu un homme avec des bandages aux pieds. Mais que pouvait-il avoir le pauvre homme ? Et le père d'un mouvement d'épaules de constater que c'était en effet bien triste de voir ça de nos jours.
Et dans un hoquet ferroviaire, la journée s'achevait dans les transports en commun.
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