mercredi 2 juin 2010

Je travaille en vitrine à Pigalle

"Mais non ! Mais comment tu peux dire ça ! Leila t'as pas le droit de (...) de quoi !!?? Mais t'es frappé ça va pas bien (...) hummmm (...) WhoooOOO Tu t'calmes là ?! J'étais à une soirée, IL Y AVAIT il y avait des gens sympas et (...) Tu voudrais que je m'fasse chier, c'est ça ? (...) En dehors de toi, plus rien ne doit me rendre heureux ?? C'est ça l'histoire ? Mais (...)"

Ca fait bien vingt-cinq minutes que ça dure... Ya un mec qui s'est installé contre la vitrine de mon bureau en rez-de-chaussée. En cette 'saison de cars scolaires blindés de jeunes allemands', passée une certaine heure, et de façon générale, passée une certaine heure quand je reste au bureau pour une raison ou une autre, je tire le rideau noir de la vitrine. Je n'en reste pas moins vulnérable. Mais au moins, seuls les sons percent, les images restent au large.

Je trace ma route sur le travail de graphisme qui m'occupe. Curieuse et de toute façon accaparée par cette engueulade téléphonique, je suis les aventures de Leila et le mec. Visiblement l'Atlantique les sépare pour un temps et elle lui fait une crise de jalousie à distance.

Je sais pas pourquoi, j'ai l'impression d'entendre Leila. Et je sais pas pourquoi - si je sais, je n'ai aucune foi envers les histoires à distance - j'ai l'impression qu'elle ne vit pas une crise d'absence ou de jalousie mais qu'elle cherche plutôt à solder toutes les saloperies de couple qu'elle peut prétexter en attendant le biseau.

"Mais putain (...) Mais non (...) mais arrête putain ! Plus doucement steuplaît Leila. Leila. LEILA. É Écoute-moi. Écou (...) Non. Écoute-moi : je t'aime. D'accord ? C'est toi que j'aime et personne d'autre. M'en fout des autres. Tu vois. C'est pas simple en ce moment, j'comprends que tu pètes un plomb. Tu me manque aussi. (...)"

Que je suis mauvaise langue ! C'est chouette : il est là pour elle malgré les kilomètres et il semblerait que ça se confirme, c'est moi qui suis une handicapée de l'amour. Allez mec ! Vas-y ! Calme là !!! J'ai envie d'aller à la vitrine et de tirer le rideau noir. Juste pour voir s'il ressemble à l'image que je m'en fais. Un grand mec, les cheveux ras 'sabot de trois', baraqué, menton carré, look pas très soigné voire ringard. Mais non ! Je bosse ! Allez zou. On avance et on profite de cette séance de voyeurisme même pas provoquée.

"Ah ouais ! Mais tu penses ça de moi !?? (...) hummmmm mais attends attends attends : tu penses vraiment ce que tu dis là ?! (...) (...) Nan bin je sais pas... OK ! J'te rappelle qu'il y a pas une heure tu me disais devenir folle sans moi. J'comprends pas bien enfin SI, j'ai l'impression de comprendre. Arr(...) ARRÊTE DE TOURNER AUTOUR DU POT PUTAIN !!!"

Ah ! Bah voilà !!! Ca fait bien soixante-douze minutes que ça dure maintenant. Nous y voilà ! Leila tournait autour du pot ! Aaaarrrrgggg, je le savais bien ! Elle a rencontré autre chose. Pas forcément un autre homme, mais autre chose. Un contexte dans lequel le mec lui semble un poids difficilement justifiable. C'est moche. C'est moche les filles...

Sanglots légers, étouffés. Dans une plainte déchirante : "Noooon... tu crois ? C'est vrai(...) vraiment ? J'sais pas quoi te dire. J'vais raccrocher écoute, c'est bon pour ce soir. (...) C'est bon, t'en fais pas j'ai compris mais putain t'es(...) ouais mais non ! C'est trop con ! Leila, steuplaît ! Il s'est passé quoi là ?! (...)"

Opà... J'ai fini mon taf depuis vingt minutes. J'ai traîné sur Facebook, lavé les mugs sales de tout le bureau, j'ai relevé mes comptes, fais mon post-it pour demain matin... Faut que je sorte maintenant le mec. Je suis super désolée. J'aimerai bien te dire que les filles sont des connasses. Je crois que je le pense en plus, moi y compris ! Mais en même temps, tu pleures le dos collé à la vitrine de mon bureau. J'ai cru comprendre au son des pneus sur l'asphalte qu'il s'est remis à pleuvoir. Je peux pas en plus sortir du seul tuteur de ta soirée, ma vitrine, te décochant un sourire respectueux et un fade bonsoir. Tu vas pas percuter mais dans deux jours ça va te revenir : sûr ! "Et en plus, ya une meuf qu'à tout entendu !"... Bin ouais le mec, mais il faut que je sorte du siège physique et émotionnel dans lequel tu me cloisonnes !

Les silences habités de l'autre côté de l'Atlantique sont encore présents, je le sens. Tans pis. J'ouvre le rideau, je déverrouille la serrure, j'ouvre la porte vitrée, replace le rideau noir, verrouille la vitrine et mes yeux tombent sur toi. (...)

2 commentaires:

K'ro a dit…

Drôle... je bossais sur rue avant, avais le droit tous les jours aux engueulades conjugales de la coiffeuse voix éraillée aiguë (tout ce que j'aime) et langue même pas fleurie. Un jour ai sorti ma grosse carcasse sur le trottoir. "Écoute, j'en ai marre de tes embrouilles avec Kevin". Leur conversation est devenue soudainement tout sucre, suis casquettée la méchante voisine de boutique.

lespetitsriens a dit…

héhé ! Je t'y vois !