« Non mais tu rigoles ? Tu crois que je vais te livrer mes fantasmes entre deux verres de chablis ? Des trucs que je partage qu'avec mon ordinateur ? » J'en mène pas trop large, face à Lucie, ce lundi soir à Paris. Elle était pourtant d'accord un peu pour me raconter ses histoires intimes. Mais j'y suis allé trop fort. Ses yeux bleus m'allument : « T'as vu la vierge ou quoi ? » Ben justement non, je dis, je voulais parler de ça avec elle parce qu'elle était pas… Enfin… « Vierge » c'était pas trop le mot… Euh... « T'es vraiment con ! », elle éclate de rire. Tournée !
Elle recoiffe ses jolis cheveux. « J'habitais pas encore sur Paris. J'y allais de temps en temps, de ma campagne, pour des concerts. Au Nouveau Casino. A cette époque-là, y avait un serveur, derrière le bar de gauche… Juste en regardant la scène je sentais une attirance. J'avais un magnétisme pour ce bar-là… Pourtant il était désagréable au possible, comme serveur, pas sympa du tout. Je savais juste ce qu'il faisait sur mon corps à distance… Des mouvements dans le ventre… Un truc qui irradie et qui te met en ébullition... » Lucie retourne de temps en temps dans le rade, en espérant que ce ne soit pas le jour de repos du serveur. Elle le perd de vue. Et le retrouve, deux ans plus tard, au Batofar - une salle« à l'avant-garde électro-techno ». On lui certifie que ce barman, ce Seb, là, n'a jamais bossé au Nouveau Casino. Elle en est sûre, pourtant : « C'est vrai que je reconnaissais pas sa tronche, mais l'effet qu'il faisait sur moi. » Elle fréquente le Batofar, de temps en temps. Sympathise du bout des doigts avec Seb, toujours pas cool. Et finit par lui griffonner des petits mots sur des bouts de papier qu'elle laisse derrière son comptoir, « tout ça dans une ambiance tendue, avec le son à fond, lui qui cherche un stylo dans le bordel pour me répondre, c'était beau, ces échanges épistolaires ». Un soir, Lucie écrit : « Et si un jour je te propose mes lèvres, est-ce que tu dirais oui ? » Il répond. « Avec plaisir. » Rendez-vous est pris pour dimanche minuit, chez Seb.
« Ça a été hyper chouette tout de suite. S'enlacer, se griffer le dos, se sucer le cou… Puis on prend le temps de se faire un thé, de se rouler un pétard, on déconne… Et on commence à glisser sur une table de cette taille-là… Un bar américain on s'embrasse terriblement… On se déshabille sur le comptoir tout doucement… On savoure… Il avait la technique, mais y avait l'âme, il était pas empressé, ça coulait de source comme en hip-hop, tu vois, comme s'il avait le flow ! On glisse par terre, on arrive sur le lit… Il me fait jouir une fois, on discute, et je lui demande si il a travaillé au Nouveau Cas'. Il me dit oui. Au moment où je suis dans ses bras, où tout est parfait, il me confirme ça - c'est cool ! J'ai un sixième sens ! Il m'a fait jouir plusieurs fois dans la nuit… J'étais allongée sur le ventre, les jambes un peu serrées… Lui couché sur moi dans la même position… On fait l'amour… A un moment, il s'est ôté… De moi… Il est redescendu pour me lécher… J'ai jamais compris comment il a fait, mais il a fait rentrer son majeur dans mon cul avec une douceur, une rapidité et une profondeur d'expert. C'est le seul qui ait jamais réussi. Il avait une super belle queue… Assez épaisse, bien proportionnée, ferme… Ça compte, la fermeté… Parce que les mec bourrés, cokés, sous héro, la queue elle est pas ferme du tout. » Juste à côté, nos voisines nous observent stupéfaites. Elle parle à voix basse, pourtant, Lucie, de Seb… Ce mec qui bossait la nuit… Qui n'était pas fatigué à cinq heures du matin… « Alors pour s'endormir, il va regarder un petit DVD… Et là il sort le dernier DVD de Dieudonné… J'ai cru que c'était une blague, un test, mais non : il kiffait le spectacle ! Enfin c'était une super nuit d'amour. » Sans lendemain : Seb lui explique qu'avec lui, « une fois n'est pas coutume ».
On commence à abuser du chablis… Ça déconne un peu… Alors on passe au cognac et en Hongrie : Lucie y était partie faire un chantier. « C'était un peu la France des années 50… La misère de Doisneau, les p'tits Gavroche sur les fortifs… On était dans une petite auberge… Un soir des mariniers débarquent à une vingtaine, parce que le Danube passait juste à côté. Et les mariniers, c'est un peu le même truc que les chauffeurs routiers. C'est un peu ça quand même. C'est franchement ça. On buvait pas mal… Y en a un c'était son anniversaire… Je suis partie avec celui qui me plaisait le plus. Il s'agissait pas d'être dans le subtil et le sentiment. On était en Hongrie, on était torchés, on parlait pas la même langue, lui c'était un marinier et moi j'étais une petite française bénévole sur un chantier de patrimoine. Alors on a traversé le parking et on est arrivés au supermarché Tesco. J'achète une bouteille de rouge et une boîte de capotes. Et on se retrouve à errer dans les rues… Pas d'éclairage public, des vieux chiens pouilleux, les gens couchés à 21 heures, pas d'incivilités, c'est Strasbourg en 1954 cette ville. On arrive sur un banc dans un square au bord du Danube. »
Lucie détache consciencieusement chaque mot pour que j'imagine tout à fait : « Là, je me suis prêtée à un-vrai-jeu-de-sa-lo-pe. Plus chatte tu meurs, à frotter, à minauder, à cambrer, asseoir sur les genoux : si j'avais pu roucouler, je l'aurais fait. Avec un mec comme ça, t'as envie d'être Beyoncé et de danser comme une pute comme dans les clips de M6 ! Un marinier qui sent le mâle, qui a bu avec ses potes toute la soirée et qui est foutu comme un boys band… Je commence à enlever la braguette et à tenter de le sucer sur le banc en pleine nuit… Il manque juste la fanfare de Kusturica et un chien qui hurle à la mort en haut sur la droite… Et puis j'aime sucer, c'est un vrai plaisir, c'est vraiment un bonbon, un sucre d'orge, j'adore ça… Je commence bien… Il aime bien… Et là il retire ma tête, il me redresse, il se rhabille, il s'assoit sur le banc, il débouche la bouteille de rouge achetée au Tesco et il ouvre son Nokia de 1998. Il me montre la photo de son écran, une ado de 16 ans brune adossée contre un muret. J'ai compris tout de suite. C'est le gros loulou au cœur tendre, il a 23 ans, sa copine elle en a 16, elle est restée au village, il peut pas se faire sucer... Il me dit qu'il l'aime, qu'il est pas comme ça… Ça dégénère… Au bout d'une demi-heure, il finit par pleurer… Il me tombe dans les bras... 'J'en ai trop envie avec toi, t'es super sexy, mais j'ai pas le droit de faire ça…' Et je le consolais… C'était surréaliste. » Lucie rentre seule à son auberge.
Elle rentrera seule ce soir aussi, d'ailleurs. Parce que Lucie ses mecs ils se tirent. Et elle aimerait bien qu'ils restent, parfois. Souvent. Lucie maintenant elle appelle Jeanne au secours, la copine à Brassens. C'est que chez elle, « on est n'importe qui, on vient n'importe quand / Et, comme par miracle, par enchantement / On fait partie de la famille / Dans son coeur, en se poussant un peu / Reste encore une petite place »... Mais elle est triste, Lucie, qu'en étant la Jeanne elle ne soit jamais la femme… Elle me dit… Je la regarde partir, sur son vélo… Elle est belle comme un rêve de pierre… Elle m'envole, Lucie, je lui souris… Alors si vous la rencontrez, bizarrement parée, se faufilant au coin d'une rue égarée, la tête et l'œil bas comme un pigeon blessé, parce qu'encore un connard l'aura laissée… Regardez, messieurs, cette bohême, cette duchesse, ce bijou, cette richesse. Elle m'a bercé un soir, quelques mots, quelques heures. Et dans ses deux mains elle a réchauffé mon cœur.
de Pierre Souchon
de Pierre Souchon
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