Emilie, treize ans, doit vendre trois carnets de tickets de tombola. Ca la gonfle passablement de vendre ses tickets, sans compter que trois carnets de cinquante, c'est énorme pour sa faible force de persuasion. Il faut bien s'y coller, les copains avaient l'air motivés pour rafler la mise. Si elle ne s'y met pas dès ce soir, les voisins auront déjà donné deux fois et seront blasés de voir passer la troisième collégienne.
Allez, n°24. Sonnette.
"- Bonjour madame, je suis une élève de 5èmeB au collège Couperin, est-ce que vous voulez jouer à la grande tombola organisée le 26 ?
- Bin ça dépend. Qu'est-ce que j'gagne ?
-Y a beaucoup de lots intéressants. Les premiers prix c'ééé... un écran plasma et deux DS !
- Tu les vends combien tes tickets de tombola ?
- 2€
- Et c'est pour vous payer quoi ?
- Un voyage en Angleterre au mois d'avril.
- J't'en prends un."
Le temps qu'Emilie remplisse le coupon et la souche, qu'elle note l'adresse et le nom de la dame, elle ne cesse de turbiner pour savoir qu'elle serait la bonne formule qui ferait acheter d'autres tickets à la bonne femme. Trop dur. Ca lui pique les cuisses. Ca lui chauffe les tempes. Elle s'en fout.
n°26. Sonnette une fois, deux fois. n°28... n°30... 32..."- J't'en prends un."
Et la porte se referme encore sur Emilie qui n'aura vendu que huit tickets malgré vingt-et-un coups de sonnette.
"- J't'en prends moi poupée !! ...des tickets d'tombola. J't'en prends moi."
Elle tourne la tête et croise le regard d'un jeune type déloqué, assit à même le sol. Surprise, elle referme vite la main où elle recomptait ses malheureux seize euros.
"- Ca va, ça va... excuse ! Je brâille un peu... te fais pas d'bile... ... attends un peu..."
Le jeune mec se lève. Il est élancé. Il a un regard très doux, une barbe assez fournie mais pas sale. Emilie le regarde se lever et avancer vers elle. Elle lâche ses pièces au fond de sa poche et enfonce ses deux mains au fond de son manteau, la tête entrée dans les épaules. Sur la retenue.
"- Tu m'fais marrer depuis d'ta l'heur. J'ai pas beaucoup d'oseille tu sais. Nan, j'ai pas d'oseille. Et j'ai perdu l'habitude de prêter mes affaires. Mais ouais ! J'ai vu tes potes là... C'quoi ton nom déjà ?
- Emilie
- Biiin, j't'en prends dix des tickets de tombola. Eééééhééééhééhééhééhéhéh... Il a un rire en cascade qui coule comme le courant d'air sur la dune. Emilie papillonne des cils, laisse poindre un sourire de réconfort.
Il fait nuit depuis une heure. Emilie est rentrée depuis une heure. Dans sa chambre d'enfant elle regarde perplexe le carnet effeuillé de cinquante billets et l'autre qu'elle n'aurait pas dû attaquer. Autant elle sait qu'elle n'ira pas plus loin que ces cinquante-trois coupons de tombola vendus. Autant ça la contrarie, dans sa perception profonde de l'ordre des choses, d'avoir attaqué un carnet pour trois tickets. Gâchis conceptuel. Manque d'anticipation du crépuscule. Dommage.
"- Mais c'est un mec bizarre de quel âge exactement !?
- J'sais pas moi, un vieu' ! J'sais pas moi... ... vingt-huit ans'
- Bin tu sais quoi !? Il a pas d'adresse, il a pas ses lots."
26 au soir. Dans sa chambre d'enfant Emilie ne dort pas. Elle regarde le plafond, les mains en coussin sous sa tête, allongée sur son lit, le revers des draps bien remonté jusqu'au menton, la cheville droite sur la cheville gauche, le pied droit qui bat sous les draps. Parfois il y a des vagues de colère si fortes que des larmes lui montent aux yeux. Parfois il y a des vagues d'espoir si fortes que son thorax chauffe et se déploie.
n°28, n°30, 32... Emilie devrait être chez elle. A recopier ce truc que Youssoufa lui a fait pour le cours de physique. Mais sa mère l'a tellement dégoûté la veille, qu'elle peut pas éviter l'affaire. Le vieux clodo qu'avait, si facilement, fait sauter dix coupons de ses carnets de tombola de misère, elle lui rendrait les deux lots qu'il a gagné. Ce matin, en descendant, elle avait déjà pris son sac de sport pour faire naturel. Avant de passer à la cuisine, elle avait récupéré la "loisirs box 'les tables du terroir'" et l'écharpe en cachemire pour femme. Evidemment, il n'était pas là. Même lieu, même heure, ça suffit pas pour retrouver une personne ce genre d'arguments, ça se saurait !
Quitte à pas être au bon endroit au bon moment, quitte à désobéir, Emilie décide de descendre au centre et d'aller s'acheter un mille-feuille à la boulangerie Dubras.
27 au soir. Dans sa chambre d'enfant Emilie ne dort pas. Elle regarde le plafond, les mains en coussin sous sa tête, allongée sur son lit, le revers des draps bien remonté jusqu'au menton. Pourquoi elle n'avait pas écouté les grands ? Pourquoi il y a si peu de temps, une poignée d'heures, elle se sentait si sûre de sa perception de l'ordre des choses ? La cheville droite sur la cheville gauche, le pied droit qui bat sous les draps. Parfois elle ressent si fort la frousse de voir les deux mains de six vieux se tendre vers elle, que des larmes lui montent aux yeux. Pourquoi un regard si doux ne peut-il rester le même à chaque rencontre ? Parfois elle ressent si fort la colère de s'être trompé que son thorax chauffe et se déploie. Emilie papillonne des cils, laisse poindre une grimace. Sans avoir rien demandé, suivant la ligne droite de la droite conduite, elle avait finalement en horreur le sens du commerce, l'Angleterre et le mois d'avril, la miséricorde et les regards doux.
Trop dur. Ca lui pique les cuisses. Ca lui chauffe les tempes. Elle s'en fout.
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