mardi 31 janvier 2012

Affrontez qu'y disait

Ce n'est pas la marque d'une affection sincère.
La galanterie est un service public.
Un code de bonne conduite tacite, nécessaire.


Un soir il y avait une réunion en banlieue. On décide, les trois parisiens, de partir ensemble avec la voiture du Directeur. Départ 19h, retour estimé 01h.

On reprend la route à 01h30 finalement. La réunion s'est bien passée, il n'y a qu'une heure de route, c'est cool. Demain debout au taquet. Le Directeur dépose le premier mec au pied de son immeuble. Et puis six croisements plus tard il se gare en bas de chez lui.
"- Tu vois où c'est la Madeleine ?
- Ouais.
- Ca va aller pour le taxi ?
- C'est que c'est loin d'ici déjà, la Madeleine...
Tu me laisses ici ? Tu veux pas m'y pousser s'te plait ?
- Oonnh nooon écoute, j'ai le petit, j'suis claqué, vas-y j'ai jamais dis que je te ramènerai.
- Non, c'est vrai... biiin... On s'tiens au courant hein'
- Yes ! Bisous .prends.soin.de.toi. !"

L'humidité, la fatigue, un quartier résidentiel lugubre et le rythme des lampadaires et le bruit de l'écho et la lumière des sorties de garages. Chez soi, sans dommage physique vers 3h42.


Un soir, tout le monde s'est éparpillé très vite, pour des raisons variées. Nous étions encore trois. Le mec d'une pote commençait à tisaner sérieusement. Je sais pas bien pourquoi, j'ai voulu garder un oeil sur lui et l'attendre pour rentrer. Après la disparition du troisième et après un certain nombre d'épisodes allant du burlesque au gore, je m'en vais de la boîte, lassée. Il se retourne et me suit ! Tout bilboquet cabossé qu'il était, il quittait ce trou gluant des fonds de nuits parisiennes.

45 minutes plus tard. Seule, sous un crachin pourri et glacial, j'ai regagné le boulevard de Clichy. Il ne m'avait pas suivi et avait disparu... Si je dois avoir un taxi, c'est ici que je l'aurais. Je commence à dormir debout sur le bord du trottoir à guetter une lumière de taxi dispo. Je le vois pas venir. Le gars dégueulasse qui pue la pisse et qui postillonne. Quand j'en prends conscience, je l'entends marmonner des incantations à propos de grosses chattes et de bouches baveuses. Sans trop bouger la tête, je lève les yeux pour mieux le situer. Bien vu Lulu, il est en train de pencher vers moi, les bras visiblement en direction de mes hanches, mais l'élan de son corps ressemble à une fin de chute, comme s'il finissait de trébucher. Lentement je me tors pour esquiver sa courbe, il s'en aperçoit et là ! tente un mouvement de sa jambe gauche. La motricité d'un corps saoul est imprévisible :  il est parti en diagonale dans une danse du crabe qui se termina la face dans les rosiers. Dès qu'il toucha le sol, je me mis en mode masculin d'office. Tu abaisses le centre de gravité de ton corps. Tu marches du bassin, le bassin en avant et les épaules tombantes. Pas de cambrure et de port altier ! Les mains dans les poches, remontées à la hauteur du ventre. Le casque du lecteur mp3. Un pas sur deux légèrement trainant, à la manière des cailles. Un visage fermé et des yeux impénétrables... 12 km/h de moyenne.

Y a jamais eu un taxi de dispo. Chez soi, avec quelques courbatures, 7h07.


Des histoires de retour au bercail épique il y en a. Des moins drôles bien sûr. Des positives aussi, fruits de rencontres. Mais dans l'ensemble l'objectif est de ne plus se retrouver dans de telles situations, et donc, le plus souvent possible, de réclamer sans vergogne que l'on me raccompagne à ma voiture ou à la borne de taxi ou à la station de métro. Attention, tout cela dans des limites de distance honnêtes et à partir d'une certaine heure de la nuit.

L'autre nuit j'étais vraiment garée loin. Il était vraiment très tard. Et la rue longeait un immense Institut de je ne sais pas quoi, perdu dans un grand parc clôt de hauts murs. Un garçon discutait depuis plusieurs dizaines de minutes avec moi et je lui fis mon appel. Il n'y a pas cru et nous poursuivions la conversation. Il parti pour prendre un taxi en vitesse, décidant au pied levé de prendre celui-ci. Oui mais arrivé en bas, la voiture était partie avec un lot d'invités. Je le vis réapparaître dans la soirée. Nous avons bien mis un quart d'heure à se rapprocher et je lui dis que nous pouvions marcher jusqu'au centre-ville ensemble. Lui y trouverait un taxi et moi, ma voiture.

Il haussa les sourcils et me regarda par en-dessous.
"- Parce que tu es sérieuse ? Tu ne peux pas marcher 7 minutes toute seule !?
- Non. Et c'est pas 7 minutes. C'est la rue déserte au bord d'une artère et un mur de 2 mètres pour tout décor, pendant 7 minutes.
- Mais il faudrait peut-être que tu affrontes tes peurs un jour..."
La dernière fois que je me suis défendue comme ça, j'avais 9 ans. Mon frère trouvait qu'il fallait que j'apprenne à chanter et moi je trouvais pas. J'avais donc croisé les bras très haut et très fort sur ma poitrine et j'avais soupiré en levant les yeux au ciel pour le fixer sévèrement et sans faille. Et bien là, j'ai fait pareil.

Je ne lui en voulais pas. Mais il me fallait trouver l'homme galant. Bien décidée à ne plus tenter le diable des voyages hors du commun. J'ai eu froid et l'envie de partir était maintenant pressante. Je suis allée dans la pièce où je trouverais mon gilet. Je le trouvais, lui.
"- Bon. Je t'accompagne si tu veux. C'est ok ?
un peu gauche je lui lance une pique - Bin t'es drôle à pas savoir ce que tu veux toi !?, et en m'entendant parler, de rectifier - Mais oUI ! Je veux, bien sur !"

A la hauteur de ma voiture je m'inquiète de savoir comment il va poursuivre et lui me fait remarquer une dernière fois :
"- Mais alors, c'est vraiment juste pour 'ça' que tu avais besoin qu'on te tienne la main ?
- ... ... ..." j'ai pas su quoi répondre. Il avait tellement raison d'avoir tort...


Ce n'est pas la marque d'une affection sincère. La galanterie est un service public. Un code de bonne conduite tacite, nécessaire. C'est tout.